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Une minute de plus et tout pétait.

Où le spirituel inonde tout, même la sauce.

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


Une minute, c’est long pour un pauv’gars comme moi, une minute d’éternité, genre plus rien n’existe, à quoi bon, c’en est fini, y’a pas d’espoir, futur minimal. C’est le gonze bronzé au bar qui m’a fait virer jacquette et débrancher le truc bleu, sinon en moins de deux ça y était. Moins de deux c’est même pas la minute, et j’ai pas de montre, vu que celle que m’avait donné Sébat’ a morflé lors du dérayage, on dit ça dérayage ou dératage ? de la merde sur la ligne 6, elle a tant morflé que les secondes sont devenues des minutes. Qu’est-ce qu’il m’a dit le gars bronzé ? J’ai la tête en choucroute et j’aime pas le porc vu mes antécédents, et les antécédents ça antécédent tellement qu’on ne sait même plus ce que cela interdit vraiment, vu que ma mère était juive, Zelda de Bysance on l’appelait rue de l’Orillon, et mon père Bilal d’Istanbul, même origine géographique, diversité culturelle, tant qu’à faire y’a dû avoir du chrétien dans tout ça, le chrétien ça s’est immiscé partout, c’est ce que l’on appelle l’esprit saint et je suis pour, d’ailleurs moi je suis rien de tout ça c’est pour ça que je respectais la montre de Sébat’ comme une relique que le destin qui est mesuré par Celui du Livre m’a retiré au cours du dérayage, dérapage, débraiement ? Comment qu’on dit ? Le gars bronzé a posé sa grosse paluche sur ma petite épaule et a dit : « Bien, très bien, on la fait sec, on abrège ou tu perds ta dentition juvénile, c’est au choix. » J’ai choisi. Mes dents. C’est honteux comme choix ? J’ai retiré tout le bastringue, les fils, les charges explosives, le détonateur et la minute d’éternité, ça m’a paru des heures. Puis, il m’a lâché, lui et ses grosses pattes. La chose faite, il m’a donné rendez vous le lendemain chez lui, 202 Oscar rue, rue Oscar, c’est possible ce nom pour une rue ? 202 c’est un peu trop pour l’Europe non, mais soit je me levais, pris mes tartines confitures, mon lait Maltine et enfourchant le métro, me rendis rue Oscar. Voyez quand je veux je cause correct. Quand je veux. La baraque du gonze, j’vous dis, si j’vous dis tellement c’était trop, vraiment trop, la baraque super, bleutée, oui j’dirais bleutée ou alors guimauve, avec des plumes, comme un poulet ? Non comme un foutu oiseau de ces îles où on ne va jamais, un intérieur confortable comme un lit de nouilles, c’est pas poétique ? Bon, c’était bien comme univers où vivre, en tout cas mieux que chez moi où les gaines techniques puent l’égout tous les matins pendant qu’on déjeune. Des trucs vraiment déchirants aux murs, c’est quoi ce type, y couche avec les artistes, ou il a le fric pour, ou les deux, on ne sait pas nous les gens de la rue comment y font pour se payer des trucs supers et rares tellement qu’on ne sait pas ce que c’est tellement c’est rare, sur leurs murs, alors que je cartonne avec mes posters à 5 F. Y’avait même des tableaux avec des ours polaires, blancs bleus, des ours de toute beauté, comme on sait pas les peindre quand on n’est pas inspiré ou seulement quand on a été ours soi même dans des vies d’hier. Enfin, c’est ce que j’ai senti tellement les ours me parlaient, à moi ? Non sûrement pas mais au travers de moi sûrement. Je suis un petit c’est sûr, mais un petit qui en veut et on le verra. Il m’a laissé faire le tour du kiosque puis m’a demandé de m’asseoir et m’a mis dans la main un verre genre boisson verdâtre mais alcoolisée. Moi je suis toujours prêt à essayer question boisson, mon estomac supporte n’importe quoi depuis que j’ai avalé l’huile solaire que m’a fourguée ma mère par erreur sur la plage, une erreur parmi d’autres, ma mère elle en a fait beaucoup. C’est vrai que depuis, mon tuyau digestif, c’est comme ça qu’on dit tuyau ? est en plastique, c’est pratique comme les égouts dans le même état, indestructibles. Puis, le gonze a abordé le vif du sujet, le vif c’est très clair, ça coupe, c’est net, sans bavure, le sujet il n’a plus qu’à se courber pour prendre les tartes parce que le vif a tout fait avant et qu’il n’a plus qu’à dire oui, comme un con de sujet et c’est ce que j’ai fait. Ma mère m’a pas appris à dire autrement devant le vif. Elle a fait pareil devant les autres vivants, les vifs, elle a baissé sa garde et s’est mise à genoux et je suis venu à quatre pattes, à rebours. Il m’a donné une valdingue rouge, c’est discret ça, rouge pour une valdingue bourrée d’explosif ? Y’a pas mieux question discrétion ? Mais j’ai même pas dit ça, tant j’avais la honte de m’être laissé embobiner par le concret de la situation, d’habitude je prends du recul, je me dis que ce que je vis n’est pas vrai et j’arrive à passer à autre chose, autre chose de moins ringard, de moins chiant, de moins destructeur. Mais là, il m’a embobiné et j’ai dit oui d’une toute petite voix, mais il l’a entendu et je me suis trouvé tout con sur le pas de sa super baraque avec la valise rouge et dans ma tête le lieu où je devais la poser sinon, mon cul, ma mère, mes ancêtres, mes enfants que je n’ai pas, mes cousines germaines qui pourrissent en Touraine, ma sœur Ursule qui végète en Alsace et est tout à fait retrouvable si on le veut, n’est ce pas si on veut on peut persécuter n’importe qui quand on est fort ? Et ça, la menace universelle sur toute la famille, même éloignée, même ceux dont on a plus de nouvelles depuis la mort du grand oncle Marcel, le petit cousin du Gers qui a passé son bac pro en première ligne, et toutes les cousines inopérantes pré-pubères mais à tout le moins désirables comme toute cousine qui se respecte et qu’on imagine mal accrochée à un croc de boucher dans une sous pente à perdre son sang jusqu’à plus soif, pendue là par un pervers qui n’aurait pas reçu le soutien nécessaire à ses méfait et le ferait payer cher. Je me présentai au terminal, je ne sais plus quoi à Roissy, armé, équipé de la valise rouge, chargée de quoi et par le plus grand des hasards de la fouille perverse des super héros de l’aéroport, qui vu mon faciès de con fini, terminé, irréversible, incompressible, le con intégral, je suis passé. Bordel je suis passé, moi et la mort avec moi qui ricanait et nous nous sommes tous les deux crashés en rase campagne pour rien, tant la politique n’a rien de clairement déterminé, OK je suis mort pour rien comme les autres, j’ai juste satisfait l’égo d’un pauvre tordu pour qui le décès d’autrui augmente son pouvoir. C’est qui ce con ? Là où je suis maintenant il me semble tout petit, minuscule, inexistant, pensez une minute de plus et je luis pétais la gueule à cette connasse de mort.

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