Accueil du site > Les écrits de Claude Cordier > Ses publications sur Manuscrit.com > L’escalier du 29

Dans le cadre des rencontres du Premier roman 2005 de Manuscrit.com

L’escalier du 29

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier

A Bernard Piton Pour son Voyage d’agrément de Jean-Luc Cheval

Jour 1 Jules gravit, sans aucune autre raison que celle de le gravir, comme quoi souvent nous faisons certaines actions sans se poser plus de question, l’escalier menant au premier étage. En chemin, il croisa Germaine et son lourd cabas encombré de légumes volumineux et autres légumineuses de type patate (cf. le traité de Parmentier) fort lourdes. Il lui proposa (tant il était enclin à proposer, de manière courtoise certes) de porter le sus dit sac à provisions jusqu’à son huis au deuxième. En remerciement pour sa peine, Germaine (qui en d’autres temps, tant elle était belle, s’était vue proposer un repas pour ses courbes avenantes) lui dédicaça un cliché sépia représentant son corps de bébé nu à 3 mois, posé sur un coussin façon tapisserie flamande, espérant qu’un homme put encore le désirer. Il l’accepta (sans lui promettre quoi que ce soit d’inconvenant) et débuta ainsi sa collec’, ayant franchi à cette heure 38 marches

Jour 2 Se situant fortuitement au niveau 2, il décida de trouver une bonne raison de se propulser au troisième étage. L’opportunité lui vint, lorsque entrant dans la cour, il entendit des hurlements provenant des hauteurs. Il gravit rapidement l’escalier, conscient qu’un égorgeur propitiait (ce mot n’est pas accepté par le dictionnaire, je passe outre ) en ce lieu. Parvenu au palier, il toqua à la porte gauche. Madame Machbrül lui ouvrit, sourire aux lèvres et l’engagea à entrer. Elle était sur le fait en train de rédiger un pamphlet destiné au syndic pour se plaindre des bruits incongrus entendus à son étage et songeait à le transformer en pétition pour obtenir l’éviction (et la mise sur le trottoir) du sieur Jean-Denis qui perturbait les oreilles voisines avec ses productions instrumentales. Il signa la feuille, la dame, ébahie de tant de hardiesse solidaire (il était le premier et sans doute le seul) le remercia en lui offrant sur-le-champ un exemplaire du calendrier des postes de 1953, il l’accepta et continua ainsi sa collec’.

Jour 2 - bis Poursuivant ses investigations, il cogna à la porte d’en face. Un gai et jeune luron lui ouvrit. Le visage traversé de couleurs diverses, il s’essuya le nez avec un chiffon crasseux et lui proposa d’ésgourder la zigmu qu’il produisait tout en balayant de couleurs gaies et franches des toiles posées à même le sol. Jules s’assit et étudia pendant 32 minutes, l’aggravation de l’état de son oreille gauche aux sons discordants de la guitare électrique et de la pédale dite Ouah ouah (comme le chien du même son). Lui sachant gré de sa patience et de sa bonne écoute (plus très performante à présent), le luron lui offrit un vinyle 45 tours de Richard Antony (une histoire de train à écouter chanter) une rareté héritée de son grand-père mort en 68 au cours de la longue insurrection et du siège de Paris dépourvu de hamburger/frite. Jules aurait préféré un fragment de sa production picturale et prometteuse, mais emporta le disque et poursuivit sa collec’. Tout en reconnaissant que la mémé avait fort à se plaindre, il regagna ses pénates et s’endormit d’un trait. La rencontre des autres est bien plus épuisante que la fréquentation de soi (comme disait Pline le dernier) A ce jour, il avait grimpé 57 marches et descendu autant.

Jour 3 Au matin, ayant paressé comme à l’inaccoutumée, Jules trouva sous le paillasson une lettre de son frère Julien qui lui rappela que leur mère commune demeurait au 4ème et qu’elle nécessitait quelques attentions du fait de son grand âge et tout ce qui s’ensuit (cf. « Traité des droits de la mère » d’Augustin Filliasse 15 octobre 1925
- 29 juillet 1950, comme quoi la loi ne préserve pas ses auteurs. La loi de défense d’afficher du 29 juillet 1881 ne confirme en rien la règle) D’un pas allègre, il gravit quatre à quatre les quatre étages, soit 76 marches selon les calculs d’Einstein et ouvrit à l’aide de sa clef familiale la porte de la mémé. Il la trouva allègre tout occupée à placer des petits morceaux de cartons les uns enchâssés aux autres, il n’osa lui demander un récapitulatif de son état de santé, vu sa mine radieuse, il songea que si le paradis existait, il ressemblerait à un puzzle. Il ne croyait pas si bien dire, la mémé, heureuse de sa venue et n’ayant pas une minute à elle, tant la tâche de terminer son oeuvre la taraudait, lui demanda de rédiger une bafouille rapide et rassurante à l’intention de Julien et de Julianne, ses deux autres enfants, pour les enjoindre de cesser leurs démarches afin de lui offrir une chambre calme dans une maison de vieux. Elle détestait les personnes âgées, et pour encourager son fils aîné à la suivre dans ses jugements, elle proposa à Jules un chèque consistant qu’il s’empressa d’ajouter à sa collec.

Jour 4 Jour de marché, Jules émergeant des bras de Morphée (cf. Pline le déshérité, page 802 éditions Mauve) s’apprête à collecter les denrées nourrissantes et néanmoins périssables utiles à son maintien en vie. Il n’oublie pas d’ajouter à ses emplettes une moule de Bouchot (célèbre rémouleur du XIVè). Ses provisions placées en lieu sûr mais pas certain, et conscient de l’importance de la tâche à accomplir, il escalade prestement 95 marches et dépose la précieuse coquille sur l’autel océanique bâti avec amour par le locataire unique du 5è. Le saint siège, sur lequel il n’est pas question de s’asseoir, est constitué d’un amalgame de trésors marins occupant 1/3 du palier. Alerté du don par le son cristallin de la nacre (ex gardien de phare il fut connu pour son ouie fine utile par gros temps) Léo apparaît armé de colle forte afin de fixer la chose pour l’éternité. De gratitude, il compléta la collec’ de Jules par un ex voto du plus bel effet constitué de galets minuscules déclinant tous les tons de gris. Jour 4 bis Parvenu quasiment au haut, Jules franchit les dernières 19 marches et partagea un agréable moment à mesurer la distance séparant les cumulo-nimbus des nimbus (cf. traité sur la mesure des nuages en ciel Ile de François) en compagnie de Bernard P. dont la fertile imagination l’avait enclin à baptiser son chat « Cheval », et pas Félix comme il se devrait, en hommage à la propension compulsive du félin à galoper sur les toits sans craindre la chute. Ayant parcouru un certain nombre de marches et collecté un nombre certain d’objets précieux, Jules regagna sa loge et, saisissant un balai, poursuivit son destin.

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette