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Difficile de se faire entendre

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


On m’avait répondu : Vous voulez être publiée, vous, une femme, inconnue de surcroit ? Et pourquoi pas faire un film pendant que vous y êtes ?
- Oui, pourquoi pas ? D’autant que je ne sais pas vraiment où je suis. Mon premier manuscrit consistait en une sorte de récit ethnographique avant l’heure Lévy Straussienne, se situant dans une contrée imaginaire peuplée d’autochtones aux moeurs étranges. A la fin, un des deux protagonistes explorateurs se faisait dévorer tout cru par les indigènes lors d’une cérémonie expiatoire et nécessaire. Je trouvais cela très beau et très en avance, aucun éditeur ne fut de mon avis. Alors, de bonnes âmes me conseillèrent : vous êtes une femme, faites dans le cul, le cul se vend bien surtout s’il est un peu déviant et féminin, tant les hommes croient que ce domaine leur est réservé, comme le foot.. Question cul, je ne voyais pas trop par où dévier, l’anatomie étant ce qu’elle est, on se répète. On croit dévier et on fait dans le classique obscène, tout a été écrit sauf peut être le rapport furtif avec le grillon des collines, mais je ne pense pas pouvoir faire cinquante pages sur le sujet. Question foot, l’imaginaire pourrait aller bon train mais ça c’était hors de question, le foot une femme, non mais ! J’aurai pu en mettre des tartines bien gluantes sur le sujet, c’est facile quand ce n’est pas vous qui subissez les viols, tortures mammaires et autres divertissements sadiques. Ecrire, n’est pas vivre, c’est tout le contraire. Je peux vous le confirmer de première main, moi qui rêve chaque nuit l’équivalent de la guerre des étoiles et de celle de 14 réunies, rêver c’est vivre au centuple, affres de la douleur incluses, écrire c’est se débarrasser, à peu de frais, de ce qui vous encombre l’esprit. Une telle pensée ne me vaudra pas la médaille de chevalier des arts et lettres. Et bien tant pis.

Bon dieu, quand je suis peintre je n’ai pas besoin d’un acolyte pour me faire entendre, je peins, je montre. On me dit poliment, c’est intéressant, ce n’est pas banal, c’est du beau travail, vous vivez avec ? Ca va la santé ? Vous voyez un psy ? Deux fois par semaine ? L’écriture passe par des rouages de diffusion tordus et le cinémas c’est la même chose puissance 10. Comment a-t-il fait le Michaux pour qu’un éditeur le prenne en compte, alors qu’il ne faisait que s’écrire sur le ventre, sans s’arrêter, sans presque pas de rature, mais le Michaux c’était un allumé bien avant de fumer des champignons, et moi même si j’avale tout ce qui me passe sous la patte, je ne serai jamais qu’un ours mal léché.

Le chat dit : je vais déchirer les voiles et le bateau ne pourra partir. Le bateau resta à quai. Les chinois jouèrent à un jeu de dès incongru dit Ping An, on dit Paul et Adrien. Le vent souleva le linge accroché aux cordes, les joueurs brouillèrent le jeu, puis la bombe explosa brouillant les corps des chinois et des joueurs de Paul et Adrien en une seule masse informe et chaude. Le chat disparut dans la fumée, il n’y avait plus aucune voile à déchirer. Et la vie reprit à l’autre bout de la planète.

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