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TÉMOIN DISCRET

samedi 28 août 2010, par Claude Cordier

J’ai l’ouïe fine, je perçois le moindre de ses mouvements,le frottement du drap lorsqu’elle se retourne en son sommeil,le son Aï, puis Ouf,

son ronflement qui m’indique que moi aussi je peux rêver que je suis un volatile. J’entends le tap des béquilles sur le carrelage, elle est habile à frôler le sol mais ne peut l’éviter. Léviter, elle aimerait descendre ainsi l’escalier au lieu de se trainer sur le ventre, puis franchir les marches à genoux, car les béquilles et le risque de rechute la terrorisent. J’ai l’odorat fin, je sens lorsqu’elle panique pour un rien si facile aux personnes valides. J’ai la vue perçante, même de nuit, lorsqu’elle flanche, s’inonde et reste assise au lit les yeux grand ouverts sur le vide de son imaginaire rempli à ras bord. J’avais six mois, chétive et si légère qu’une bourrasque me précipita de la terrasse du 3è vers le pavé de la cour. Je l’entendis appeler mon nom, des enfants l’avertir, elle me récupéra, une jambe cassée, une broche douloureuse, des hurlements qui la faisaient me précipiter à l’hôpital, venir m’y visiter chaque jour après le travail, m’y porter pitance car difficile à nourrir, m’aimer et me le démontrer. Bien âgée à présent, je ne sais quoi faire pour l’aider. N’étant pas simiesque, mes quatre pattes ne servent à rien sauf à la suivre, à frôler de ma joue les roues de son fauteuil, à me réjouir de ses caresses et, lorsque je fais fi de mes rhumatismes, de sauter sur son épaule,de poser mon museau sur sa joue. Et de l’entendre murmurer : ta langue est râpeuse, continue ma douce.

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