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Mais que feriez-vous ma bonne dame si votre fille attentait à ses jours ?

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


Ceci est une question décente ? Oui, il y en a plein qui la vive comme telle. L’indécence serait de parler de la tentative réussie. Et bien, j’imagine la scène, l’infirmière du lycée qui m’appelle sur mon lieu de travail, bon dieu pourquoi je travaille ? Je ne suis jamais là quand on a besoin de moi, je cours dans le métro, la rue, je suis moi même quasi mourante, car quand vos enfants perdent pied à ce point nous autres mères ne nous concevons plus aucune utilité ou importance et nous trouverions normale de mourir sur le champ, de rien, d’aucune maladie spéciale sauf l’incapacité à mener sa progéniture à terme. Telle l’ourse qui n’a pas su protéger ses oursons des prédateurs mâles qui n’en ont fait qu’une bouchée et qui se retrouve seule sur la banquise à peser le poids de son existence en terme de rien ou de pas grand chose. L’infirmière me reçoit gentiment, elle est mère elle même et peut comprendre, merci madame de m’avoir prévenue, la petite n’est pas en danger, tant mieux, les pompiers l’ont emmenée à l’hôpital, lavage d’estomac, tout va bien, vous pourrez la rejoindre mais dites nous pourquoi ? Pourquoi ? Oui pourquoi m’a-t-elle fait cela à moi ? Qu’est-ce que je raconte ? Elle n’a fait cela qu’à elle même, c’est elle qui pouvait mourir pas moi, elle a fait cela pour que je lui donne plus d’amour, mais je lui en donne déjà plein au point de l’étouffer, pour que son père arrête de placer la barre de réussite scolaire si haut que personne ne pourrait la passer, pour que les prof perfectionnistes imbus de leur pouvoir et de leurs connaissances cessent d’inonder les petits immatures de leurs compréhension du monde à l’image de Dieu. Et Dieu dans tout ça, il n’aide pas, ni la petite qui patauge dans une spiritualité chancelante ni la mère qui finit par ne plus croire en rien, tant tout est si lourd à qui n’est pas d’essence angélique. Et moi de pleurnicher dans le bus entre le bahut et l’hosto. Oui, elle va vivre, mais comment vais-je la récupérer ? Vais-je lui montrer l’exemple des pauvres petits sans familles et sans bien, sans école surtout, du tiers monde, pauvre ratés de la réincarnation ? A comparer avec elle la nantie, affectivement et matériellement parlant, pour un peu plus l’enfoncer dans sa culpabilité d’être. Comment vais-je l’aider à passer les épreuves, à accepter de continuer, moi qui trimbale une bonne dose de pessimisme qui me pousserait certains matin de bonne heure sur le chemin du travail à me balancer sous les rails du métro, mais ce serait trop abstrait, mort par les rails électriques c’est comme se mettre la tête dans le four à micro ondes. Comment lui dire que la vie vaut, surtout en dehors des principes de plaisirs matériels, car ils sont vains, en dehors des attachements, car ils ne durent pas, en dehors de toutes les valeurs que la société vous inculque, car rien n’est réel ? Comment parler en étant crédible quand tout autour de soi dément nos paroles ? Alors j’ai dit : ça va ma puce ? Tu t’en est bien tirée, s’il te plaît ne recommence plus car cela m’a fait bien du mal. Oui Maman. Dit-elle.

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