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"La synagogue de Sfax" vue par Albert Bensoussan

Claude Kayat au milieu des pierres

mardi 4 décembre 2007, par Claude Kayat


Voir en ligne : Albert Bensoussan

Claude Kayat est un écrivain d’origine tunisienne d’ample et belle production, avec notamment son fameux Mohamed Cohen, situant le conflit judéo-arabe au cœur même de l’individu, ou Le treizième disciple, revisitant la Terre Sainte. Il nous revient aujourd’hui avec La synagogue de Sfax, qui nous apparaît d’emblée comme son œuvre la plus forte et la plus significative. Est-ce parce que l’écrivain a l’âge des bilans, des regards en arrière, des regrets, rancoeurs et colères ? Ce roman qui commence dans la truculence, la farce érotique, la beauté du ciel bleu, la chaude coexistence intercommunautaire, finit dans la tragédie, le grotesque, l’ignoble. Et c’est en le lisant qu’une fois de plus je me suis rappelé le proverbe que ma mère ― Aïcha larziza ― répétait souvent : Rbi met ou slata hat (le rabbin est mort et le temple s’est écroulé). Car cette synagogue de Sfax qu’en place de ces petites synagogues familiales qu’on trouvait autrefois à l’intérieur de quelques demeures cossues, un jeune mécène fait construire en pieuse mémoire de son père, alors même que les roulements de botte de l’indépendance se font déjà entendre, est promise à la destruction. Qu’est-ce qu’une synagogue ? Un lieu pour les Juifs, la prière, la réunion avec les autres, l’obligation du fameux minyan (ce quorum de 10), le rattachement à la tradition, à la mémoire, au Créateur. Nous baignons dans un bon tiers du récit dans ce bonheur tunisien, le parfum des jasmins, la douceur de l’orgeat, le miel des beignets, la saveur du couscous aux pois chiches, et la chair appétissante de cette Rachel, dédaignée par son pharmacien de mari épris de diététique pour qui la plantureuse est trop grosse. Non, il ne sait apprécier cette luxuriante déesse, pour les beaux yeux de qui se morfond Isaac, le jeune homme riche, celui-ci qui fait bâtir le nouveau Temple. Une fois de plus la terre et la femme se confondent : aimant ce grand corps généreux, se vautrant sur ces énormes mamelles et tétant le bonheur ― tel Baudelaire « auprès d’une jeune géante / comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux » pour, comme le poète, « parcourir à loisir ses magnifiques formes / ramper sur le versant de ses genoux énormes… / dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins ». En vérité, tout à Sfax n’est qu’ordre et beauté, calme et volupté. Au demeurant, ce jeune homme prend des cours d’orthographe pour parfaire son français, car la France est et reste la référence culturelle et livresque. Cet Isaac, par ailleurs, est aimé de tous : as du oud, il recrée avec son ami Moktar qui l’accompagne au qanoun la plus haute et la plus belle musique orientale. C’est bien un homme riche de deux cultures. Héritier d’une fortune dans l’immobilier et la culture de l’olive, il est le bienfaiteur de la ville et les pauvres savent à quelle porte frapper. Son idéal, au bout du compte, c’est vivre intensément et paisiblement ce bonheur pour s’éteindre enfin à la vie « le sourire aux lèvres ». Eh bien ! il n’aura finalement en partage que solitude, amertume, rage, et mourra comme un chien dans la ruine de sa maison dévastée. Au centre, certes, l’indépendance de la Tunisie où, malgré les paroles apaisantes et le discours de bonne volonté de Bourguiba, les Juifs connaîtront l’opprobre, et plus encore l’offense « pogromatique ». La synagogue, à peine inaugurée, verra peu à peu ses vitraux voler en éclats et bientôt promise à la souillure et à la destruction. Les Juifs tunisiens vont partir en masse, qui à Paris, qui en Israël. Rachel suivra son mari et entreprendra en capitale une décisive cure d’amaigrissement, qui lui ravira sa beauté, son charme et son amour. Mais Isaac, après une très brève et catastrophique escapade à Paris, reviendra à Sfax où il sera, bientôt, le dernier des Juifs. Gardien des Rouleaux sacrés, qu’il va entreposer dans son armoire et qu’il baisera pieusement en secret, il va connaître à l’inverse de ses vœux, le bannissement intérieur, cette « impression de s’être exilé en restant à Sfax ». Lui le sage, l’honnête homme, qui distribue ses biens à ses voisins à l’heure de la Tunisie tunisienne, et vit dans une modestie exemplaire, avec pour plaisirs simples le commerce de ses amis, la musique judéo-arabe, les bras complaisants d’une courtisane, et la pêche toujours miraculeuse, il se verra progressivement mis au ban de la ville et chassé de son bonheur, de son mirage : il mourra sans « songer à sourire » ― c’est la dernière phrase du livre. Claude Kayat, qui règle définitivement ses comptes avec la Tunisie de son enfance, écrit là un livre fort, testamentaire, dur et qui retourne le cœur. Malgré ou à cause d’une incomparable beauté du style et d’une efficacité d’écriture rarement atteinte. La Tunisie des Arabes, des Berbères, des Juifs et des Autres, quel gâchis ! quel malheur ! et pourquoi fallait-il que mourût le rabbin et s’écroulât le Temple ?

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