Accueil du site > Les écrits de Claude Kayat > Les Livres de Claude Kayat > "La synagogue de Sfax" vue par Hédi Bouraoui

"La synagogue de Sfax" vue par Hédi Bouraoui

Le commentaire d’Hédi Bouraoui

samedi 3 novembre 2007, par Claude Kayat


Voir en ligne : Tunecity.net

Le romancier célèbre et prolifique Claude Kayat est surtout connu pour son roman Mohammed Cohen (Le Seuil, 1981), qui a remporté le Prix Afrique-Méditerranée 1982. Il a aussi reçu de nombreux prix, de l’Académie Française, et pour le Rayonnement de la Langue française. Dans tous ses romans, comme dans celui-ci, il se révèle un excellent conteur, indubitablement attaché à sa ville natale, Sfax, à ses traditions, à la cohabitation pacifique des trois religions du Livre. Claude Kayat décrit minutieusement les coutumes et les gestes quotidiens de toute une série de personnages attachants, vus à travers le filtre de son héros, Isaac Haddad, qui n’est pas sans ressembler à l’auteur lui-même. Fils de Khmeïss Haddad, décédé, et qui lui a laissé une fortune, Isaac mène donc une vie de loisir en oisiveté généreuse, déambulant de jour et de nuit dans une ville qu’il adore, et dont il ne peut s’en détacher. Une galerie de personnages défile devant nous, chacun transportant ses joies et ses peines, mais tous vivant dans la sérénité et l’harmonie de la diversité religieuse. Ainsi, le pharmacien Maurice Guez et sa femme Rachel, qui deviendra peu à peu la maîtresse d’Isaac. Albert Bouhnik, professeur au Collège technique, athée et philosophe sur les bords, le rabbin Mqèqês en « burnous blanc et culotte à fond bouffant », vénéré par toute sa communauté, Negri, l’alcoolique et le plongeur qui finira noyé, Chkékah le mendiant fier et qui ne reçoit d’aumône que des Happy Few, mais aussi Mokhtar, l’ami de toujours, musicien et cafetier, Noureddine, l’éleveur d’oiseaux, Jean Mauvillac, cheminot à la Compagnie Sfax-Gafsa, ou Montgelas (écho de Vaugelas ?), professeur de français et qui enseignera l’orthographe à Isaac. Claude Kayat sait égrener les anecdotes les plus délicieuses qui mettent en relief un plus grand nombre de personnages que ceux cités ci-dessus. Mais l’intrigue tourne autour de la construction de la nouvelle synagogue à Sfax, et de l’élan de joie que cela procure à toute la communauté juive pendant l’époque coloniale. Douceur de vivre à la sfaxienne dans la paix, la fraternité et la convivialité entre les classes sociales et les optiques les plus diverses. Dans l’enceinte de la synagogue des discussions vont bon train sur la foi et l’existence de Dieu, et qui finissent par le problème politique du jour : l’approche de l’indépendance du pays. Mais pour Isaac, une « Tunisie française ou tunisienne, pour moi, ce serait kif-kif ! Du pareil au même » (p.69). D’ailleurs contrairement aux autres Juifs de la ville, il protége d’une manière spontanée les revendications de ses trois amis arabes lorsqu’ils ont mis le feu à l’alfa, en signe de révolte contre les Français. Après le départ de la police, les trois lurons remercient leur sauveur Isaac pour son « mensonge héroïque » qui leur a épargné d’être écroués et peut-être torturés. Intéressante la demande de l’amante d’Isaac, Rachel l’épouse de son ami pharmacien Maurice Guez : faire l’amour bercée par la musique arabe d’Ali Riahi, juive de Raoul Journo, et corse de Tino Rossi. Ainsi Claude Kayat s’assure de la bonne représentativité des diverses communautés que représente Sfax de l’époque. La liesse que procure l’indépendance va générer une panique inattendue chez les Chrétiens et les Juifs, qui refusent de vivre sous la férule des Tunisiens musulmans. A partir de ce moment-là le vivre intercommunautaire sfaxien se dégrade à une vitesse vertigineuse. Nous assistons tristement aux divers drames des départs de citoyens nés à Sfax, quittant leur ville natale pour la France ou la Terre Sainte. L’enthousiasme de la construction de la synagogue se change complètement lorsque l’indépendance du pays est déclarée. Les attaques de plus en plus méchantes de ce lieu de culte s’intensifient. Cela commence par des brisures de vitres pour s’étendre à l’intérieur aux mobiliers et aux objets de cule. Après le délabrement, c’est la fermeture et le gardiennage par un Marocain. Tout est payé par Issac Haddad qui n’arrive ni à fuir sa ville ni à abandonner la Synagogue qui lui a donné tant de joies. Pour aérer un tant soit peu ce désastre, Claude Kayat tente de contrebalancer la méchanceté des uns par la gentillesse des autres. Disons que la fin du roman fait vraiment mal au cœur. Sfax, comme le pays, s’est vidé de l’apport incommensurable des Juifs qui y ont vécu en paix pendant des millénaires. Que de péripéties à suivre dans le parcours d’Isaac, joueur d’oud (luth), qui ne quittera jamais sa ville natale ! Malgré tout, une bonne entente caractérise ses rapports avec ses amis musulmans, ce qui donne un peu d’espoir à ce roman attachant qui se lit d’un seul trait. Claude Kayat a réussi à nous décrire par le menu détail une page brûlante de l’Histoire de sa ville natale dans la période qui va de la colonisation à l’indépendance. Et pour cela, Sfax comme tous les Sfaxiens de tous bords lui sont reconnaissants. A lire ce roman qui ne manquera pas d’éveiller de beaux souvenirs chez tous ceux et celles qui tiennent à se pencher sur le sort des villes maghrébines.

Hédi Bouraoui Université York Toronto, Canada

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette