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L’expérience de la mort

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


J’ai rêvé que j’avais été propulsée par je ne sais quelle puissance vers une planète inconnue. J’arrivais là au milieu d’une ville et l’on m’accueillit. On me dit de toute part « Bienvenue ! ». Plus particulièrement, un homme s’approcha de moi et me dit lui aussi « Bienvenue ». « Bienvenue chez nous et bonne intégration. Nous allons faire notre possible pour que votre installation se fasse au mieux. Faites nous confiance. Nous saurons prévoir vos moindres désirs ». Je le remerciais et entrais dans la maison qu’il m’avait désignée. Tout y était en ordre, propre et bien agencé, un peu comme dans une série télé. Une voisine sonna et me proposa d’aller faire des courses, le minimum, je venais d’arriver n’est-ce pas, je devais manquer du minimum. Je lui expliquai que je n’avais sur moi que de l’argent terrien, des francs, elle m’expliqua qu’ici l’argent n’avait pas cours, que l’on faisait ses courses, c’est à dire on se procurait ce dont on avait besoin et que l’on ne payait rien. Elle m’incita à faire de même. Je me rendis au supermarché qui se trouvait à deux blocs de la maison. Il ressemblait à n’importe quel supermarché de taille réduite que l’on trouve dans n’importe quelle banlieue occidentale terrienne. Je remplis un caddie de ce qui me semblait nécessaire pour voir venir. A la caisse, une jeune femme en me souriant compta mes articles sans les tarifer et me demanda courtoisement si je n’avais rien oublié, me conseillant qu’en terme de vêtement je pouvais me rendre chez « Stears » deux blocs plus loin, et que j’y trouverai tout ce qu’il faut pour me vêtir. Elle emballa mes articles et me les chargea dans une sorte de petit caddie qui roulait tout seul lorsque la main était posée sur le guidon. Il me conduisit directement à la maison que l’on m’avait attribuée. Je rangeai mes achats d’une manière très rationnelle, tout était prévu dans cette cuisine, je trouvai les emplacements presque sans les chercher tellement l‘ensemble était rationnel. Puis buvant une canette de coca cola ou l’équivalent, je m’assis sur un tabouret pour réfléchir. On frappa à la porte. L’homme du début entra non sans m’avoir demandé la permission. Il m’affirma souhaiter que mon installation se passe au mieux, il me parla même d’intégration ou d’un concept similaire. Je lui expliquais que pour le moment c’était un peu tôt et que je ne pouvais pas juger. Il me dit me comprendre, me laissa du temps et m’assura qu’il était à ma disposition pour toute question ou tout problème. Je le remerciais et il s’en alla. Je restai là seule avec ma canette à la main, observant mon environnement. Des éléments du décor ressemblaient à certains du lieu de mon enfance. Par exemple un petit chien blanc en porcelaine avec une mouche en métal plantée sur le bout de la queue. Cet objet particulier datait de ma grand mère et je me demandais comment il pouvait se trouver sur cette planète. D’autres détails m’incitèrent à penser que cet environnement avait été conçu en partie pour moi. L’ensemble était banal, mais les détails me rappelaient tous quelque chose, comme si on avait pris soin après récolement d’introduire dans cet espace commun des objets signifiants. Je me demandai comment Ils avaient pu savoir tant de chose sur moi. Le comble fut quand je découvris dans le tiroir d’un petit bureau, une enveloppe pleine de plumes d’oiseaux. J’avais toujours chez moi, ce genre d’enveloppe, je collectais les plumes en passant dans le jardin du Palais Royal et les gardais pour les offrir à mes chattes le moment venu. Je m’aperçus soudain que dans cette maison ne vivaient pas d’animaux. Le téléphone sonna : un homme me demanda la race de chat que je souhaitais adopter. Et si l’option sur un perroquet gris tenait aussi. Je lui dis que je n’avais posé aucune option. Il me répondit « On dit ça et puis après on regrette, réfléchissez bien, je vous rappellerai dans deux heures, pour les chats c’est comme vous voudrez et quand vous voudrez. » Il raccrocha. J’étais éberluée, j’aurai dû l’être auparavant, mais le coup du perroquet gris m’asséna un tel choc que j’eus du mal à penser rationnellement. Ce perroquet j’en avais toujours rêvé sans pouvoir ni me le payer à cause de son prix prohibitif, ni penser l’acquérir, les vendeurs m’avaient mise en garde contre le fait que passé cinquante ans, le perroquet vivant très vieux, on avait de fortes chances qu’il vous survive et soit très malheureux à notre mort. Mieux valait y renoncer. Et là on m’en proposait un, comme on me proposait des chattes. En effet, j’envisageais mal la vie sans un chat dans la maison, j’en avais toujours eu, et je trouvais les lieux dépourvus de chats mornes et vides. Les deux heures passèrent très vite, j’avais rangé les provisions et j’avais mangé un plat tout prêt sous vide réchauffé dans un four genre micro onde sans marque apparente. Je faisais les gestes machinalement, les choses étaient si peu différentes je n’avais pas à m’adapter. Ce plat avait le goût du poisson avec du riz, mais il n’y avait rien d’écrit sur la boite, juste la photo du plat une fois réchauffé. Je bus de l’eau au robinet qui me sembla douce comme de l’eau de source. Deux heures avaient passé car la voix m’appela au téléphone. « Alors, vous avez décidé pour les animaux de compagnie ? » « Heu, je prendrai un chat ou une chatte, peu importe, de trois à six mois, type européen mais pas de perroquet, je suis trop vieux. «  « C’est bien , vous avez raison Monsieur, il risquerait de vivre plus longtemps que vous et ne s’en remettrait pas. Je vous fais porter le chaton dans trois heures, car j’ai prévu que vous devez aller acheter des vêtements de rechange, j’attends donc votre retour de chez Stears, bonne intégration Monsieur. » J’ouvris la porte d’entrée, devant le jardinet, sur la chaussée se trouvait une petite automobile jaune, comportant deux places et un grand coffre. Elle était équipée d’une commande vocale, car lorsque je fus prêt de la porte, j’entendis une voix me dire : « Montez, je vous conduis chez Stears. » Je ne sais pourquoi je montais. Il n’y avait pas de volant, juste deux sièges et un tableau de bord comportant une installation de type radio très sophistiqué. La voiture démarra dès que la porte fut refermée. Elle avançait tranquillement à moyenne allure, croisait d’autres automobiles du même type, mais différentes par la couleur ou par la taille. Aucune n’avait de conducteur, toutes se propulsaient par elles mêmes sans aucun risque d’accident. En posant ma main sur le tableau de bord j’activais un appareil qui selon où je portais mes doigts me fournissait de la musique ou des paroles. A un certain moment, je crois même que les paroles m’étaient adressées. Elles disaient : » Nous vous souhaitons une bonne intégration parmi nous, exprimez nous vos besoins, nous nous efforcerons d’y satisfaire. N’hésitez devant rien, nous sommes là pour vous rendre la vie facile et vous contenter. Bonne intégration et bienvenue chez Stears. » La voiture s’arrêta en effet, devant un centre commercial comme on en trouve dans toutes les banlieues d’occident. La porte s’ouvrit. J’hésitais. La voiture me dit : « Ne vous inquiétez pas, personne ne vole quoi que ce soit ici, je suis en sécurité, je reste là à vous attendre, prenez votre temps, à bientôt. » J’entrais dans un grand magasin à l’enseigne de « Stears », ce nom me disait quelque chose sans vraiment m’évoquer quoi que ce soit. Un mélange de « star » et de « tears », étoile pleureuse. Une vendeuse très attrayante s’approcha de moi et me prenant pas l’épaule doucement me conduisit jusqu’au rayon vêtements pour dame. Devant ma passivité, elle me présenta de nombreuses tenues qui avaient l’air à ma taille. « Vous pouvez essayer pour vous rassurer, mais je vous jure que mon choix sera le bon. » C’était vrai elle me présentait des vêtements que j’aurais pu choisir moi même, à ma taille, dans les couleurs que je préférais. Je dis : « Non ce n’est pas la peine, tout cela a l’air très bien, je vais les emporter, merci beaucoup. » « Il n’y a pas de quoi, je suis à votre service Madame. » me répliqua-t-elle en terminant le paquet, puis elle me conseilla « Le rayon lingerie est au dessus, ma collègue va vous y conduire, vos achats de ce rayons seront portés directement dans votre automobile, ne vous inquiétez pas. » Une jeune femme brune, me prit par le bras et tout en babillant, elle me décrivait les mérites du magasin « Stears », me fit monter par un ascenseur au rayon lingerie ; là sur une table, on avait visiblement tout prévu en terme de sous vêtements. Je n’avais aucun désir particulier en la matière et acquiesçais tout en remerciant. J’étais extrêmement polie et passive devant tant de cordialité. Je ne savais même pas quoi dire d’autre que des banalités, comme « C’est parfait, oh les jolies couleurs, c’est tout à fait ma taille, merci d’y avoir pensé » et autres idioties du même genre.. Quand je montais dans la voiture, je constatais que le coffre était plein de paquets à la marque « Stears ». La radio du véhicule diffusait ce que j’aimais le mieux, Venicius de Moraes, je me dis qu’ils n’étaient pas sectaire, Neil Young, qu’ils n’étaient pas politiquement correct et Leonard Cohen que je ne savais comment interpréter, le chanteur d’origine juive ayant viré bouddhiste. Ce bouddhisme que j’avais longtemps étudié dans les textes sans vraiment m’y intégrer, car comme le conseille le dernier Dalaï-lama, il vaut mieux chercher la libération dans sa propre culture, le temps de cette incarnation.. Le véhicule n’est rien qu’un moyen de passer outre,. je ne suis ni de sang indien, ni d’ancêtre tibétains, je pense en français et la pensée fait le concept. Sauf que parfois quand je ne pense pas, des images, des sons, m’arrivent malgré moi et me font autre. Alors dans ce cas où en est ma culture ? Rien n’est cerné, certain, tout se mélange. Le véhicule me reconduisit à mon foyer idéal où je ne devais manquer de rien ? Je me pris à songer que j’étais morte et que cela constituait le paradis des occidentaux, tout comme le paradis des musulmans est habité de femmes lascives et consentantes. Je me pris à imaginer que l’on m’y ait conduit par erreur, j’aurai vu l’horreur et me serai révoltée, mais là je ne pouvais rien contester, tout concordant avec ma propre culture même un peu décadente, ce nouveau monde assimilait le moindre de mes excès comme une réalité contrôlée. Je pensais à mes parents depuis longtemps défunts, un mur afficha automatiquement des images de mes parents heureux, jouant avec les enfants, heureux et me souriant gentiment semblant me dire « Nous sommes heureux, rejoins nous quand il te plaira. » Je tentais l’expérience de mémoriser mes grands parents, l’un en quatorze sous les bombes ennemis, traînant à côté des corps mutilés et sanglants de ses compagnons, dans les fossés de la Somme, l’autre déportée par erreur, disait-elle avec les juifs du 11è arrondissement de Paris lors de la rafle qui remplit le Vel’div. Les femmes et les enfants, n’arborant pas la croix jaune mais solidaires et embarqués avec les autres, les trains de bestiaux bondés, l’arrivée à Buchenwald, le tri des faibles et tous ceux que je connaissais en finirent là dans les fours, le corps recyclé comme du papier chiffon. Moi, je vivais, je ne sais où, on m’avait accepté en tant que quoi ? Je ne pouvais encore le déterminer. Toute cette organisation parfaite me dépassant. Je subissais en attendant quoi ? Une information crédible me précisant quand je pourrai rentrer dans ma vraie maison au milieu de ma réelle famille. Un préposé sonna à ce moment là à ma porte. Il entra, me récitant : « Vous vous demandez où sont les vôtres, ils ne sont pas loin, mais ni vous ni eux n’êtes en état de vous rencontrer, vous n’avez ni les uns ni les autres été assez conscients de votre inter-affinité au moment du passage et je ne peux réparer vos errances d’un claquement de doigts. Cela prendra du temps, autant de temps qu’il vous faudra pour renoncer à vos rancœurs, vengeances, attachements de votre précédente existence. Tout dépend de vous. N’incriminez personne d’autre que vous même dans le retard à vous satisfaire sur ce point. Pour le reste nous nous en chargeons, reconnaissez le, avec application et professionnalisme »

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