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Correspondance métro Nation

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


Je marche derrière une jeune femme qui pousse une poussette où se tient un bébé très blond, les yeux écarquillés sur le monde et très sage. A sa droite, une petite fille d’environ trois ans, vêtue d’un long manteau bleu avec un immense capuchon pointu à pompon, tient la poussette de la main gauche et un biscuit carré fourré au chocolat dans la droite. En alternance, elle marche normalement d’un pas rapide, puis exécute exactement trois petits « pas de polka » (genre de sautillement habituel chez les petits enfants), cette modification régulière dans sa façon d’avancer ne ralentit pas la marche du trio, fendant la foule compacte à cette heure matinale. Tout en avançant de ce pas alternatif, elle grignote parcimonieusement son biscuit en commençant par les coins et entre chaque bouchée, elle fixe du regard un instant le gâteau, qui présente une face hilare simple sculptée dans la pâte, puis prestement le porte à sa bouche et mordille un autre petit morceau. J’essaye de compter si chaque grignotage correspond au moment du petit pas de danse, nullement. Cette jeune enfant a trouvé trois excellents moyens pour tolérer cette longue marche pour ses petites jambes à travers cette longue correspondance bruyante et bondée : son sautillement scande sa marche forcée d’un soupçon de distraction, le mordillement appliqué et économe du petit gâteau apporte un agrément sucré régénérant, enfin la contemplation au fur et à mesure du grignotage du changement d’apparence du dessin gravé dans le biscuit l’amuse et la distrait. Ses petits plaisirs bien répartis et très intelligemment programmés lui permettent de tenir tout au long de cette fastidieuse correspondance, sans récrimination ni jalousie vis à vis du petit frère qui lui se laisse porter. Réfléchissez au nombre de fois où vous auriez dû vous arranger de même avec vos petites capacités pour tolérer des situations intolérables, au lieu de vous plaindre à tout bout de champ, ce qui ne fait ni passer le temps plus vite ni l’arrêter. Seuls les actes imaginaires sont hors pendule et vous placent dans une réalité tout à fait vivable, puisqu’elle ne dépend plus que de vous et de votre capacité à transformer le monde.

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