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L’ogre des graburles

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


Cela avait commencé par du miel sur la toile cirée de la table de la cuisine, cela collait, il s’en amusa un moment repoussant à plus tard la charge de la nettoyer. Il ne la vit pas la première grimper le long du pied de la table, il ne l’aperçut que lorsqu’elle s’englua dans la goutte de miel. Il la regarda s’agiter, s’empiffrant de sucrerie. Quand elle ne bougea plus, il ne sut jamais pourquoi il se vit poser l’index sur l’insecte et sur le miel et porter le tout à ses lèvres puis avec la langue pousser l’ensemble dans sa bouche et avaler sans mâcher. Il ne sentit que le goût du miel. Pendant ce temps, d’autres graburles avaient trouvé le même chemin et goûtaient au miel sans s’y enliser car il n’y en avait plus assez, elles se tenaient autour de la goutte et léchaient de concert. Pourquoi continua-t-il ? Il ne parvint jamais à se l’expliquer, la possibilité offerte, le goût de l’inconnu, la curiosité de se voir confirmer si la première avait ou non du goût, malgré le fort apport en miel de l’expérience initiatrice. Il en cueillit deux avec très peu de miel. Cette fois ci, il les introduisit vivantes dans sa bouche et mâcha, très peu, puis avala. Le goût sucré persistait. La troisième fois, il en mangea trois autres, les laissant se débattre quelques temps sur la langue avant de les croquer. Un léger goût amer s’ajouta au sucre du miel. Ce jour là, il ne persista pas, se réservant d’autres jours pour aller plus avant dans ses investigations gustatives. Il nettoya la toile cirée d’un coup d’éponge et tout en y pensant, se plongea dans une autre activité. Le désir, l’idée de l’interdit lui parcourut le cerveau, il avait l’impression d’avoir mal agi. On ne mange pas les graburles, elles ne sont pas nées pour ce but, les animaux destinés à l’abattage certes mais pas les graburles. D’ailleurs au fait à quoi étaient-elles destinées ? Comme il ne put répondre, il se dit que le peu qu’il réussissait à attraper et à avaler ne pouvait mettre en péril les milliards de graburles vivantes dans les environs et sans doute il était équivalent pour cette espèce d’être dévoré par un humain ou picoré par un oiseau, ou même asphyxiée par un insecticide. D’autant que d’après sa méthode, elles avaient avant leur mort bénéficié d’un traitement de faveur en étant abreuvées de miel de qualité. Il développa le moyen de se procurer de la chair fraîche en installant une assiette emmiellée directement sur le sol. Le résultat ne se fit pas attendre, une multitude d’insectes afflua. Il dut trier, il ne mangea que les petites noires, pas les brunes, pas les grosses transporteuse, pas encore. Il fallait se limiter pour peaufiner l’expérience, ne pas mélanger les goûts. Il n’eut aucune difficulté digestives, inspectant ses selles il ne découvrit rien lui rappelant les petits insectes, tout avait été digéré, bien intégré, à sa propre chaire, une eucharistie parfaite, il était devenu le dieu dévoreur. Il se rappela les figures grimaçantes de Mahakala ou Bhaïrava, les formes terribles des dieux de l’Inde, dents longues, rictus, yeux exorbités et injectés de sang, danse macabre sur le corps de leurs ennemis. Il n’avait rien de cette apparence, il était toute douceur, tout miel aurait-on pu dire. Il ne se jetait pas goulûment sur les bestioles, il les prenait délicatement du bout du doigt, certaines même innocemment montaient d’elles même sur son index. Il semblait exister une sorte de consentement mutuel dans leur comportement. Il se dit qu’il avait de la chance de vivre en pavillon dans sa banlieue triste, à Paris dans un immeuble il aurait été contraint d’expérimenter les cafards ou pire les punaises peut-être. Là, sur son petit lopin de terrain pavillonnaire de la rue Victor Beausse, il avait le choix entre différents types de graburles plus attractives les unes que les autres, propres, dociles, grégaires à souhait. Les premiers temps, il cacha aux autres humains son comportement alimentaire et puis doucement il n’arriva plus à le contrôler. Invité chez des voisins, voyant passer une rangée de graburles, il ne pouvait pas se retenir d’en croquer quelques unes. On le regarda avec étonnement, il souriait bêtement, on entendait le craquement de ses dents sur les petites carcasses, car il en prenait à présent un bon nombre à la fois et devait mâcher pour les tuer avant de les avaler. Les voisins le regardaient avec de plus en plus de curiosité et un certain dégoût. Il avait beau expliquer : « C’est plein de vitamines essentielles ces petites bêtes là. En Australie on mange bien les sauterelles et en Afrique les termites, c’est d’un apport nutritif de qualité . » Toutefois, vu leur air hébété, il ne leur en proposa jamais gardant le secret culinaire pour lui seul. Il advint un jour qu’il avala par hasard le dieu des graburles, ce dieu qui était d’ailleurs une déesse terrible et vengeresse s’approcha volontairement du glouton se fit introduire avec les autres prenant soin une fois dans la bouche de rester sur la langue pour ne pas se faire écraser et se laissa avaler avec ses camarades démembrées. Lors, une fois dans l’estomac, patiemment à l’aide de ses mandibules quelle avait particulièrement robustes, déesse elle était, en déesse elle grignotait. Elle attaqua la paroi stomacale. Il ressentit une vive douleur sa main sur le ventre, il se prit à vomir, les carcasses furent vidées dans les toilettes sauf une, elle maintenait ferme son étreinte, perçait toujours plus grand, plus profond, passa la barrière de l’estomac, continua dans tout l’abdomen. Cela fut dur, pénible, le gros ventre comportant tant d’organes bruyants, le vacarme était épouvantable la dedans et les odeurs, je ne vous raconte pas. Il fut pris d’une si violente crise qu’il s’évanouit de douleur, les voisins le virent derrière leur haie de laurier sauce tomber de sa chaise pliante. Ils mirent un certain temps à appeler au secours. Le médecin pensa à un empoisonnement, il demanda une autopsie. Le légiste lui ouvrit le ventre et le reste, il constata que la plupart des organes internes étaient percés de milliers de trous difficiles à discerner à l’œil nu et que ces perforations inexpliquées avaient probablement entraîné la mort. Ou bien il était possible que la douleur ait provoqué un arrêt cardiaque, peu importe, on l’incinéra. Non, ne craignez rien pour la déesse des graburles, elle profita de l’autopsie pour sortir par la grande porte ouverte par le scalpel, elle préféra cela à devoir se taper les kilomètres de tuyauterie malodorante jusqu’à la sortie naturelle.

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