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L’art de conjuguer

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


Il existe un petit manuel à couverture rouge très utilisé des lycéens et autres étudiants ou secrétaires soucieux de conjuguer correctement. Les premières pages résument les règles de base et les cas particuliers en citant des exemples. Il se trouve, et ce n’est peut-être pas un hasard, la grammaire rendant morose la plupart d’entre nous et peut-être les grammairiens eux mêmes, que la majorité des exemples ou citations proposées dans les règles ou cas particuliers comportent des notions négatives et même parfois franchement sinistres. Je cite : Un seul sujet : « Tu es le seul qui en sois capable. » Un seul, c’est peu, mais c’est tout de même quelque chose.

Verbes impersonnels : « Il tombait de gros flocons de neige. » Grave intempérie, les flocons ne voletaient pas légèrement, nous allions vite être submergés. Adverbes de quantité : « Beaucoup de candidats se présentèrent au concours, mais combien ont échoué ! » Ce n’est pas une question, le doute n’est pas permis, ils ont quasiment tous échoué, le point d’exclamation est éloquent. Et puis, « Peu de monde était venu. » C’était vraiment trop tarte, cela ne valait pas le déplacement. Et encore, « Le peu d’effort qu’il fait explique ses échecs » Il est trop paresseux et probablement trop bête pour réussir le concours, lui non plus. « Plus d’un le regrette... » Où est-il ? Est-il mort, disparu, parti aux antipodes ? Le comble : « C’est un des rares romans intéressants qui aient paru cette année. » Décidément, le monde littéraire est aussi pessimiste que celui des grammairiens, les bons romanciers se font rares, les éditeurs ne publient que des horreurs. Plusieurs sujets. « Mon père et mon oncle chassaient souvent ensemble. » Ils n’allaient pas aux fraises ou au cinéma, le père et l’oncle, non ils massacraient des bêtes innocentes et revenaient les mains ensanglantées. Bon, là j’ai un exemple positif, qui va me remonter le moral un instant : « François et toi, vous êtes en bon termes. » Eh bien tant mieux ! C’est toujours ça de pris, ce n’est pas grand chose, je ne connais pas de François mais je suis heureuse pour toi, d’autant que par la suite cela se gâte sérieusement, donc sourions un moment. Cas particuliers « La crainte ou l’orgueil l’a paralysé. Ni l’un ni l’autre n’emportera le prix. » C’est le même cas que le concours ou les talents littéraires, tous des nuls. « La peur ou la misère ont fait commettre bien des fautes. » ça c’est bien vrai, et cela ne s’arrange pas. On passe à la vitesse supérieure : Sujets juxtaposés ou coordonnés. « C’est l’année où mourut mon oncle et mon tuteur. » Pas de chance, il devait avoir déjà perdu son père puisque son oncle était devenu son tuteur, et voilà que celui-ci trépasse aussi. Le destin s’acharne. On ne nous dit pas s’il a échoué à son examen, c’est plus que probable.

De l’accord du participe passé, employé sans auxiliaire. Cas particuliers (très particuliers, pas courant heureusement) « Excepté les petits enfants, toute la population de l’île fut massacrée. » Ces pauvres orphelins n’auront même pas de tuteur, puisqu’il ne reste plus aucun adulte. Comment voulez vous qu’il réussissent leurs études et obtiennent un prix littéraire ?

Participe passé employé avec l’auxiliaire être. « Tant de sottises ont été faites. » C’est sûr, un massacre c’est une grosse sottise, on aurait pu nous épargner ça. D’ailleurs il continue ainsi : « Je n’aurais jamais fait les sottises qu’il a faites. » Moi non plus.

Participes conjugués avec être. « Les deux amis se sont regardés longuement avant de se séparer. » Une séparation c’est toujours triste surtout un décès dû à un massacre. Mais peut-être valait-il mieux qu’ils se séparent car : « Ils se sont nuis. » Nous n’en saurons pas plus, leurs échanges furent négatifs, c’est sûr.

Participes conjugués avec avoir, verbes impersonnels. Là, il y a accumulation de faits désagréables : « Les énormes grêlons qu’il est tombé », « Les gelées qu’il a fait. Les accidents qu’il y a eu. ». Le danger est partout, nous ne sommes jamais tranquilles, la nature est contre nous. Comment voulez vous que n’importe lequel de nos romancier arrive à se concentrer pour produire une œuvre capitale, trop de soucis sur cette terre ? Verbes tantôt transitifs, tantôt intransitifs. « Les soucis que cette maison nous a coûtés. » Se loger pour se protéger des intempéries incessantes, c’est un vrai problème, on en sort ruiné et dépressif. Participes passés suivis d’un infinitif. « Il a perdu la bague qu’il m’avait dit lui venir de sa mère . » Quel acte manqué ! La bague, le lien, avec sa mère, perdu, disparu, par imprudence ; orphelin et sans le moindre objet pour se souvenir. La malchance le poursuit depuis que son amie l’a quitté. Il n’eut de chance d’ailleurs qu’au tout début en échappant au massacre lorsqu’il était petit enfant. « J‘ai fait tous les efforts que j’ai pu, mais je n’ai pas eu tous les succès qu’il aurait voulu. » Il, cela doit être le tuteur ou l’oncle assassiné, qui auraient souhaité que je passe le concours et que je remporte haut la main le prix littéraire, mais j’ai dû vendre ma maison pour payer mes dettes, je suis à la rue, mon manuscrit s’est dilué sous des tonnes de neige, ce n’est pas ce que l’on appelle le succès. Et pourtant : « Cette victoire je l’avais pressentie. » Pressentie mais non obtenue. De plus, je n’ai même pas l’impression d’avoir vraiment assimilé les règles et cas particuliers de notre chère grammaire. En conclusion : « Ne tolérant pas d’autre emploi, pu est toujours invariable. » Au moins ça c’est clair et net, il n’y a pas à discuter, enfin une certitude dans ce monde aléatoire soumis aux caprices des dieux, une vérité pareille fait chaud au cœur.

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