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La porte

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


Un doute le saisit, et si tout cela s’avérait inutile : la cave, le risque, la béance dans le sol, les bruits, la peur, la voix qui disait d’y aller et qui disait aussi de craindre. Parce qu’au fond, à y bien réfléchir, et il avait le temps de réfléchir car la chute était longue. A quoi tout cela servirait ? Savoir, savoir pourquoi ? Pour ne plus être ignorant, comme les autres, les autres avec lesquels il ne pourrait pas communiquer l’incommunicable, s’il revenait. Et il n’était plus vraiment sûr de pouvoir revenir. Il se laissa aller, à ne plus penser, à ne plus se poser de question, la réalité l’assaillait et lorsqu’à l’arrivée, assis enfin sur un sol ferme et plat, il leva les yeux vers la porte monumentale, il se dit qu’elle s’ouvrirait d’elle même, que rien ne nécessitait le moindre effort de sa part, que le sort en était jeté. Il saurait et ce savoir l’envahirait comme une maladie fulgurante, de bas en haut. Il fixa l’ouverture à présent largement offerte, aperçut la lumière, s’y accrocha. Alors, elle lui dit tout en une fraction de seconde. Il eut froid, puis très chaud, suant, la bouche entrouverte, le souffle court, il se pencha en avant, tomba face contre terre, repus, épuisé. Il se calma enfin comme après un long périple. Il sombra dans une douce torpeur. On le retrouva on ne sait combien de jours après, errant sur une route, maculé de boue et de sang, l’œil lumineux, mais muet, définitivement silencieux. Sa famille le fit accepter dans la clinique des éminents docteurs Steiner, père et fils, l’un thérapeute, l’autre gestionnaire. On le confia à une pièce close et insonorisée et à une infirmière maigre et sombre. Il n’y accorda aucune attention, ses yeux voletaient, sa vie légère n’avait plus de prise sur rien, il savait et le savoir l’enveloppait comme un drap de fine cotonnade le cachant à demi. Certes, il se nourrissait, déféquait, comme tout un chacun, mais plutôt comme le font les félins avec une certaine honte, en se cachant, en ramenant la terre sous lui. Le médecin constata à la première auscultation que sa langue avait été coupée aux deux tiers, ce qui expliquait le sang répandu sur son corps, car nulle autre blessure, n’était visible. Personne ne saurait que la portion manquante avait été avalée avec le Savoir, sans mâcher, car le Savoir fait tout, absolument tout, assimiler.

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