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Asmé ou l’affliction

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


Imaginez un vaisseau venant de Cassiopée ou autre débarquant sans étude préalable sur terre au beau milieu de la pampa Argentine et n’apercevant à la ronde que des quadrupèdes cornus au langage réduit à un beuglement. Que font les intrus ? Ils tirent dans le tas, ou ils repartent sur le champ ? « Ils se fabriquent un barbecue et font cuire des côtelettes. » rétorqua Asmé en rigolant. Il était gentil Asmé, serviable, toujours d’humeur égale. Nous nous étions habitués aisément à son apparence un peu déroutante, grâce à son infinie gentillesse et son langage châtié. Il avait appris l’américain courant avant de venir en captant les ondes radios et télévision. Eu égard à la grand intelligence de sa race, il lui avait été facile d’organiser une syntaxe, une grammaire succincte, le perfectionnement étant venu très vite une fois sur place. L’américain avait été choisi en tant que langue vernaculaire à cette époque et en cette contrée, en outre parce qu’elle ne comportait pas de genre, comme la langue parlée sur Bouzbil. En effet, le langage Bouzbil n’incluait ni masculin, ni féminin, et encore moins de neutre. Pour eux rien n’était neutre ou tout l’était, car ils étaient hermaphrodites, se reproduisant eux même par auto décision et consensus général, par exemple au décès d’un individu. Asmé trouvait très jolie l’idée de dépendre d’un autre, ni tout à fait soi même ni tout à fait différent, pour procréer.. Toutefois il comprenait nos difficultés à maintenir ce système assez aléatoire, le choix du partenaire, la durée de la liaison, le caractère hasardeux des critères biologiques. Il trouvait plus rationnel le système de reproduction des abeilles et autres fourmis, avec prédominance d’une reine unique pondeuse, qui avait obtenu son statut de haute lutte, les autres s’affairant à des tâches moins contraignantes. Asmé s’était fait de nombreux amis. Il n’avait rien de la fonction d’un chien ou d’un chat, on le traitait d’égal à égal et même certains le ressentaient comme supérieur . Une sorte de sagesse émanait de son comportement bien que son apparence soit, au regard de la commune notion esthétique terrienne, assez rude. Petit, 1 m 40, bipède, longueur des jambes égale à celle des bras. Les bras, une merveille, quatre, deux devant, deux derrière. Enfin, posée à même le tronc rectangulaire et plat, sans l’ébauche d’un cou, une tête très ronde comportant divers orifices sans pavillon ni lèvres. Elle était lisse et pouvait pivoter sur 90 degrés, d’où l’importance des bras de derrière. Les orifices se fermaient par des sortes de clapets très fins s’abaissant de haut en bas comme un store. Il lui était loisible donc de ne rien entendre, de ne rien percevoir, toutes écoutilles fermées. Son épiderme présentait un aspect rugueux et gris. Nu à l’ordinaire, il avait accepté de porter une sorte de toge pour se mêler à l’humanité ainsi que des chaussons de feutre pour cacher ses pieds crochus. Asmé n’était pas arrivé seul, au total ils étaient cinq. Un par continent. Tout s’était à peu près bien passé, l’arrivée du vaisseau rose sur la calotte glaciaire, le départ des cinq petits transporteurs vers les cinq capitales, le contact facile grâce à l’acquisition de la langue anglaise même sommaire et à leur comportement enjoué et dénué d’agressivité. Il y eut quelques problèmes avec certaines sectes qui soit les avaient déifiés, soit les voulait détruire. Elles avaient très vite été mise au pas par le gouvernement de coalition mondiale trop heureux de pouvoir collaborer avec des extraterrestres si cordiaux. Cela dura quelques années de bons et loyaux échanges, il nous apprirent des notions qui firent avancer la robotique, les mathématiques et l’art d’accommoder les restes, c’est à dire le recyclage d’à peu près tous les éléments organiques, sans perte aucune. C’est grâce à eux que de nos jours on n’utilise plus que des transporteurs sur coussin d’air, comme certaines tondeuses à gazon de l’ancien temps. Ces progrès rapides eurent pour conséquence quelques faillites vites résolues par des restructuration idylliques suggérés par nos amis aliens. On leur doit par voix de conséquence, la semaine de trois jours, et les distractions quasi gratuites. Ils avaient les moyens de repartir à tout moment, proposaient même d’emporter un ou deux humains pour leur faire visiter leur lieu d’origine. Puis, tout se gâta, au hasard d’une rencontre entre un confrère d’Asmé du nom de Partée voyageant en Inde et une méduse de l’océan indien. En communiquant tactilement et par je ne sais quel miracle en se faisant accepter d’elle, il s’aperçut qu’il pouvait, à sa grande surprise, copuler ou quelque activité du même ordre, avec elle. La méduse se collant au tronc de Partée et palpitant en rythme avec les entrailles du bipède. On ne sut jamais qui de la méduse ou de l’extra terrestre proposa la première expérience. Toujours est-il que depuis ce jour, Partée changea du tout au tout. Il devint soupe au lait, ronchonnant quand on le dérangeait et passait de longues heures en communication corporelle avec la méduse qui à aucun moment ne chercha à s’enfuir. L’humanité s’inquiéta et demanda aux autres aliens de rejoindre Partée et d’essayer de le raisonner. Or, au lieu du résultat escompté, la contagion fit rage et chacun des quatre autres se trouva accompagné de sa propre méduse collée sur le devant. Leur caractère changea de même, ils ne collaborèrent plus que rarement avec les humains, se renfermant sur eux mêmes, heureux apparemment et parlaient de ne plus jamais repartir chez eux. Ils craignaient que le voyage et le climat de leur planète puissent être fatales à leurs compagnons. Les choses auraient pu rester telles qu’elles étaient, nous avions retiré un maximum d’informations des cinq compères, nous pouvions les laisser vivre en paix sur cette bonne terre avec qui bon leur semblerait. Mais il advint que leur longue fréquentation des méduses donna des fruits : un être hybride sorti des cinq méduses, les cinq en même temps, gluants et rébarbatifs. La presse en fit une énorme publicité, ils furent pourchassés par les photographes et la foule malsaine en quête d’émotions fortes. Comme on aurait pu s’y attendre, ils ne se cachèrent pas , ne faisaient pas mine de vouloir partir. Ils supportaient. On craignait un suicide collectif, cela ne fut pas nécessaire. Un tueur fou et en série leur fit sauter la carcasse avec une balle explosive, il ne resta pas grand chose d’eux et encore moins de leurs rejetons. Une partie de la foule salua le tueur en héros, il fut arrêté, les jours précédents l’application de la peine capitale, il couvrit les murs de sa cellule de signes indéchiffrables. Son apparence physique entama une mutation. Des tentacules courts et fins sortirent de ses oreilles, ses yeux s’enfoncèrent dans leurs orbites, sa peau se racornit. On n’eut pas à l’exécuter, un alien fou tueur en série parvint à atteindre la cour de la prison et fit sauter l’intégralité du bâtiment, le contenu avec, à l’aide de je ne sais quoi de très efficace ma foi.

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