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Truc

vendredi 11 novembre 2005, par Claude Cordier


Je l’ai pris ce truc, qu’un gars m’a vendu hier soir chez Roland, la boîte gay du quartier. On me l’a vendu comme on dit « sous le manteau « , pour moi ce fus plutôt « sous la table ». Je n’ai pas attendu trop longtemps pour le prendre. Juste le temps d’être seule, sûre de ne pas être dérangée et pas découverte trop tôt, si je devais en mourir. Parce que, quitte à prendre un truc autant se laisser en mourir. Sinon, lavage d’estomac, perfusion, hospitalisation...l’horreur. Mourir suite à l’expérience, cela relève du génie d’explorateur du bout du monde, qui se fiche de tout sauf de sa recherche. Bien, je l’avale donc, avec de l’eau, simple. J’aurai pu me faire un thé, eau, bouilloire, infusion, sucre, cuillère, le tout dans la cuisine, rituel, trop long. Ou le prendre avec un soda, comme un enfant. Estomac gonflé, ballonnements intestinaux, gaz. Non, de l’eau. Très vite, vertiges. J’étais assis sur mon lit, un miroir à portée de la main pour observation des transformations physiques notables. Ou je vois mal ou mes yeux ont gonflé, pupilles dilatées, faciès de aï-aï. Je rigole doucement. J’ai décidé de ne pas paniquer même si je perdais tout mon sang. J’observe sereinement. J’ai l’impression que ma peau se plisse, celle des joues, des avant bras, comme un peau de rhinocéros. Elle plisse et semble onduler. Je perçois le mouvement nettement, ainsi qu’une sensation de fourmillement sous l’épiderme. Je me frotte la figure avec les deux mains, cela ne passe pas. C’est un peu agaçant. Je patiente. Je me lève, je me mets à tourner en rond, en décrivant des 8, pour voir pendant combien de temps je serai capable de contrôler mes pas. Des 8 qui deviennent des 6. Puis des O. Mollement. Je ralentis le pas. Mes pieds ont gonflé, je retire mes chaussures qui me serrent. Je continue à pied de chaussette, j’ai peur de glisser sur le parquet, les retire, je tourne toujours plus mollement. Le parquet ondule comme une peau. Je suis sur le dos d’une baleine franche, sans angoisse. Je me souviens d’avoir absorbé le truc. Personne n’a pu me préciser les effets secondaires, hormis un peu de fièvre au retour. Je n’ai pas pris les précautions d’usage : se faire assister par un chaman ou tout autre intercesseur habitué à prendre ce produit, de génération en génération, se passant les consignes de prudence, des pièges à éviter. Je sens que je vais y tomber, dans tous les pièges, des illusions, des peurs. Je récapitule, ni soif, ni faim, ni maux de tête, ni mal au ventre, juste l’impression de marcher sur du mou, du fluctuant, renforcé par la vision floue et mouvante. Pas d’audition particulière de sons incongrus, quoique progressivement un léger bourdonnement d’oreille, comme un frelon enfermé dans un bocal, lui même placé dans un placard, on ouvre le placard, le bruit est plus fort. On décalotte le couvercle du bocal le son s’étend plus aigu, comme allongé, le frelon a de l’espace, il exulte. Je vais m’asseoir sur le tapis en demi lotus, respirer, essayer de contrôler ma respiration. Je n’y arrive pas. J’inspire brièvement, je ne peux exécuter une longue inspiration, l’air n’entre pas, expirer à l’identique, je vais finir par respirer comme un petit chien. Je vais me sur oxygéner. Quoique, impression que l’air ne pénètre pas les bronches, asphyxie partielle, je respire par la tête, par les oreilles et le crâne. Je n’ai plus de poumon, plus de tronc d’ailleurs non plus, ma tête repose directement sur la carpette. Je distingue les zébrures du tapis navajo, rouges, vertes, les fils de la trame, je suis tout près, les lignes ondulent toujours de plus en plus. Mes oreilles se sont allongées, molles, touchant le sol, comme un éléphant mais flasques et roses. Comment remettrais-je un chapeau ? Comme le veut Magritte. Mais je ne porte jamais de chapeau et si je décidais d’en porter ? Je me pose trop de questions. Le bourdonnement a cessé, pour laisser place à un bruit de vaguelettes, ploc, ploc, puis de vagues, floutch... assez agréable, mieux que l’insecte, beaucoup mieux et la vision. Je ne ferme plus les yeux depuis longtemps, je quitte l’observation des dessins du tapis pour fixer un tableau, peint par moi même, mais devenu hors moi depuis. C’est un rhinocéros de face qui émerge d’un livre ouvert, avec un petit homme assis sur le crâne et qui lit un livre, le même, mais à son échelle, petit. Une idée de moi, quand j’étais consciente, une idée à la Ionesco, quand je pouvais concevoir. Je ne conçois plus, je subis. Je suis un poisson, je subis la vague. Un poisson sans nageoire ni queue. Sans contrôle, je subis le remous. Je vois toujours, les gouttes de la vague, grosses, ventrues, qui se suivent régulièrement. Je me vois reflétée dans les gouttes. Un obus avec un oeil unique et gros sur le dessus. Je vois du fond des âges, des fonds marins. Je suis un monstre des abysses océanes, d’ici, non d’une autre galaxie. Le truc vient d’une autre planète. D’ailleurs la boite gay de mon copain dont je ne me rappelle plus le nom, est tenue par des extraterrestres à pieds fourchus. Personne n’y voit rien, ils sont tous déguisés. La règle de cet établissement étant de venir déguisé en volatile, camouflage obligatoire, le personnel passe inaperçu. La pilule était rose, non verte, non c’était une gélule bleue ou une capsule, oui, un truc emballé dans une fine pâte blanche de type « hostie », qui colle au palais. Elle s’est collée à mon palais, je l’ai détachée avec ma langue, je me souviens du goût amer de la poudre qu’elle contenait. Comme certains analgésiques d’antan avant l’invention de la gélule. Je me souviens d’un cachet à base d’aspirine, gros, pâteux, dur à avaler, coincé dans l’arrière gorge jusqu’à ce qu’il fonde un peu, alors c’était trop tard, le goût ignoble se répandait dans l’arrière gorge, vous donnant envie de vomir. Ne pas vomir, garder le médicament précieux, qui fait du bien. Me revint à la mémoire, un épisode ultra comique et blasphématoire de ma vie, lors d’une messe en grande pompe, avec grand orchestre et vaste chœur, dans l’enceinte prestigieuse de Notre Dame de Paris, je joignis la file des fidèles pour recevoir l’eucharistie, à mon tour, j’ouvris la bouche pour accepter l’hostie sainte, corps du christ. En me retournant pour rejoindre mon siège, je m’aperçus que l’hostie était restée collée à mon palais, que devais-je faire ? Mettre un doigt dans ma bouche devant toute l’assemblée en prière, pour la détacher ou attendre qu’elle fonde, le mal n’était pas grand, pourtant je fus prise d’un fou rire irrépressible, et l’on me vit quitter la cathédrale secouée, non de sanglots, mais de rire. Arrivée sur la parvis j’éclatais. Je méritais toutes les excommunications possibles, moi qui n’étais que baptisée, à l’âge d’inconscience, qui ne m’étais jamais confessée, j’offensais le corps du christ en rigolant bêtement. On ne frappa pas à la porte, ou je ne l’entendis pas. Je regrette de n’avoir pu faire appel à un sorcier Hopi ou un chanteur Navajo, qui connaissait la voix des esprits et le contrôle du truc. Je pense que je vais rester là, à me gélifier la tête en forme d’obus, au milieu d’une flaque d’eau de mer. On m’y retrouvera dans longtemps, peut-être à la démolition de la maison dans cent ans. Peu importe, je flotte, je pourrais flotter comme cela éternellement. Je n’entends plus, ne vois plus, je suis arrondie, c’est tout.

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